Manu Servé
DIVERS
LOST: Ou la philosophie du bouchon.
( octobre 8th, 2010)“Parce que la destinée, John, n’est qu’une garce capricieuse.” (Ben Linus)
Avant propos
Cette essai de chronique dévoile énormément de détails importants dans cette série. Autrement dit, elle ne dévoile pas seulement des moments clés de l’intrigue: elle vous spoilera comme un porc. Merci donc de passer votre chemin si vous projetez de voir la fin un jour !
Si vous n’avez vu aucun épisode par contre, vous ne comprendrez strictement rien, alors vous pouvez y aller.
Je ne ferai pas de fiche technique ni de détail des budgets, je ne présenterai pas les 25 réalisateurs, l’idée est de donner un éclaircissement global à la série compte tenu du final un peu terne à mon goût.
Propos
Bien qu’étant un grand consommateur de série, je suis également plutôt difficile voire sectaire en ce qui concerne celles que je qualifie de “chefs d’oeuvre”. A ce jour, dans mes séries terminées, je ne pourrais attribuer ce qualificatif qu’aux séries “Six feet under”, “The Wire” et “The Shield”. Lost est un cas particulier que je classerai dans la case “chefs d’oeuvre manqués”. Je m’expliquerai de cela au dernier paragraphe.
L’ammorce (type lambda D )
Des rescapés d’un crash se retrouvent devoir survivre ensemble sur une île mystérieuse. Mais pourquoi les secours ne viennent-t-ils pas ? Et quels sont ces bruits étranges dans la jungle ? Simple efficace, accepté par la chaîne grand public ABC. Ca, c’est fait.
Les personnages (type alpha 4 avec cas particulier)
En gros pour les premiers venus: Le médecin brillant beau gosse mais torturé (Jack), le rebelle trop beau gosse et torturé (Saywer), la jeune fille au tempérament de femme mure et aux fesses parfaites qui se bat pour son indépendance torturée (Kate), le black dans la dèche (Michael) qui se bat pour garder son fils Walt, les deux sont torturés, le chien (Vincent). Le chien semble par contre être plutôt heureux et se satisfaire de plaisirs simples comme manger, chier, et aller chasser ses potes les sangliers sans la forêt.
Ah et j’oubliais, un certain “John Locke”. Il porte le nom d’un philosophe, et regarde tout ce beau monde d’un air amusé. Il est laid, et fait peur aux gens. Cette disconance fait tout de suite comprendre que ce scenario ne va pas être banal, et que nous ne sommes pas dans une série ordinaire…
Les personnages arrivant ensuite au fil des saisons ( Daesmond, Linus, Richard, Faraday, le mercenaire odieux dont j’ai la flemme de chercher le nom) seront assez atypiques et carrismatiques, continuant à trancher avec la première vague de personnages archétypés et destinés à capter l’audimat grand public.
Code génétique de la série
Le pilote, écrit et réalise par JJ Abrahms qu’on ne présente plus, contient le génome entier de la série. Sans aller jusqu’à dire que tout était écrit des le début, lors de ce premier épisode, ce qui est loin d’être le cas, Abrahms a mis en place un certain nombre de de règles, à la manière de Jacob, le maître de l’île ( Le prénom complet d’Abrahms étant Jeffrey Jackob, le choix n’est à mon avis pas innocent. ) . Ces “lois” qui sont les fondations et le paradigme entier de la série conditionneront le dénouement final, du moins en partie.
“Ceci Walt, est le plus vieux jeu du monde. Le bien contre le mal” (John Locke )
Lost est une série qu’il faut envisager du côté de son écriture pour en comprendre la virtuosité. Chaque saison est un peu comme une boite opaque dans laquelle le spectateur est enfermé. A chaque transition de saison, il sort de la boite, et se retrouve dans celle qu’il apercevait à travers la première. Ce système machiavélique ponctué par des “cliffs” qui pourraient être classés par l’ONU comme instrument de torture à grand échelle est d’une efficacité redoutable de part la frustration qu’il procure. Comme si ce n’était pas assez, à l’intérieur du récit de chaque boite, le temps n’est pas linéaire. Un tas de séquences décalées dans le temps, dans le passé, le futur, voire pire, forment un arc interne à chaque saison. Cette cathédrale scenaristique n’est pas sans rappeller de manière plus sobre le génial “Memento” de Nolan (2000) dans laquelle le personnage principal est un amnésique dont l’histoire est racontée à rebours.
Le paradigme du Bouchon
C’est maintenant que je vais vous explique tout. On s’accroche un peu !
Il existe une source de lumière qu’on pourrait envisager comme étant le moteur du destin de l’humanité. L’île est une conception (humaine ou divine ?) qu’on pourrait qualifier de “bouchon”, qui régule via l’eau cette puissance qu’il ne faut contrarier sous aucun prétexte. En effet les gardiens de l’île à tous les niveaux ( comme Daesmond , Jack et Locke lorsqu’ils doivent rentrer impérativement un code toutes les dix heures ) semblent convaincus que nuire à cette régulation historique entraînerait la destruction de l’univers ou pire.
Certains pensent autrement (M.I.B, Daniel Faraday, Wildmore… ) et veulent s’approprier cette force métaphysique. Par la science, ils se sont apperçus que cette source possedait de nombreuses propriétés, comme le déplacement dans le temps, qu’ils cherchent à s’approprier. Mais du coup, ils créent des “accidents”. La naissance d’un monstre, le crash de l’avion sur l’île qui ouvre la série…
Mais peut-on y changer quoi que ce soit ? Tant qu’il y a de la lumière, les règles du maître de l’île l’emportent toujours. ce qui arrive arrive. Le destin gagne toujours, et quoi que tu décides ou fasses, un jour il viendra sonner à ta porte, ou arriver dans ta vie au moment opportun, et ton destin sera scellé, même si tu tentes ne ne pas lacher prise. Tel est le sujet et la question que pose lost: Lorsqu’on ne peut pas distinguer l’un de l’autre, que peut bien valoir le libre arbitre pour un pion dans un combat entre le destin et le chaos ?
La clé de la résolution est là : Quoi qu’il arrive, Daesmond est la constante: Daesmond est le “Deus ex Machina” (”Deus ex Machina” est un terme scenaristique désignant l’élément externe et inattendu qui permet de manière artificielle la résolution du problème en cours : Le chasseur dans le petit chaperon rouge). Pour preuve: c’est le nom du premier épisode où Daesmond apparaît (La lumière dans the Hatch)
Comment cela se finit-il ?
La saison 6 se finit symbiotiquement avec le début de la saison un, à la scène près. Les personnages ont été soumis au bien, au mal, ils ont fait ce qu’ils ont pu compte tenu que de toute façon leur sort était scellé. L’île était une sorte de purogatoire obligatoire que le destin a mis à leur disposition afin de racheter leur erreurs passées avant de faire le grand saut vers l’au-delà (à un moment ou un autre ). Le mal est éradiqué grâce à Daesmond, et c’est reparti pour un nouveau cycle normal de gardiennage de l’île.
Mais le bras d’honneur que les pions du destin font à la fatalité se situe à la fin de la saison 5, où sous l’idée de Faraday, l’île est atomisée .
Cette destruction de l’île donnera naissance à un paradoxe, puisque le destin a toujours raison. Une “réalité parallèle” (On voit clairement l’île détruite par explosion dans la première scène se passant dans la réalité parallèle, et Juliet annonce “on a réussi” lorsque Franck la fait parler d’entre les morts.)
Ce nouvel univers possede une source de lumière dont ils réalisent, également par l’intervention de notre chasseur préféré Daesmond, être les garants . La dernière phrase de la série donnée par Juliet : “on bouge” renvoie au récurent “l’île a bougé”, laissant supposer que l’endroit mystérieux qui cloture la série serait une sorte d’”île/bouchon” dans cette nouvelle réalité, avec laquelle leur destin est de dorénavant fusionner.
Je me suis demandé la raison de la phrase mysterieuse de Linus au moment où les autres héros rentrent dans cette salle de lumière : “je reste, j’ai quelques choses à régler” . Peut être qu’il ne faut pas chercher à comprendre ce qu’elle veut dire dans l’absolu, elle est juste là pour signaler que nous sommes bien dans une vrai réalité, et que malgré le déplacement des autres, la vie continue ici. Et c’est assez amusant de considérer, alors qu’il a passé une vie entière à vouloir posséder l’île, qu’il fait le choix de rester un simple “mortel” lorsqu’il pourrait fusionner avec.
Alors qui a créé cette lumière et le premier bouchon ? Les égyptiens, Dieu, Chuck Norris ? Pourquoi une série particulière de nombres semble intersequement liée aux destin ? Que vient foutre l’électromagnétisme avec l’eau ? Peu importe, c’est ce que propose Lost, et ce qui en fait une série ni fantastique ni de science fiction: c’est une mythologie. Et répondre à ces questions en créerait nécessairement de nouvelles: il faut bien s’arrêter à un moment.
Le visuel
Je me suis principalement concentré sur le scenario, mais je tiens à signaler à quelle point cette série est inventive dans le choix des univers visuels qu’elle propose. Le plus remarquable étant l’univers graphique et sonore de la “Dharma Initiative” mélant sciences ésotériques et vintage. Entendre soudainement un tube dico ringard des Mama’s and Papa’s dans un laboratoire informatique souterrain alors qu’on vient de creuser un trou dans la jungle m’a tout bonnement fait jubiler.
Les defauts
Helas, je me dois de constater que cette série est loin d’être exempte de tous defaults.
L’excusable étant selon moi la réalisation “grand public” du final, qui ne fait pas la synthese entre tous les petits et gros cailloux semés précédement, mais qui suggère une vision “Paradis/Enfer/Purogaroire” quelque peu banale quoi qu’émouvante. Peut-être est une question de politesse pour ne décevoir personne en faisant une fin moyenne. Ne pas décevoir ceux qui s’attendaient à une explication moins littéraire et symbolique en leur soumettant un cliché qui n’implique pas grand chose, et pour les autres, on leur a dit de toute façon tout ce qu’on savait avant, et on leur a laché pas mal d’indices pour être honnête avec eux.
Ce que j’ai du mal par contre à comprendre c’est le choix de lenteur dans les saisons 2 et 3. C’est également la présence récurente de flash backs inutiles (sacrebleu, que Walt et les Coréens sont chiants !!) qui, selon moi, sont un réel obstacle à se plonger dans cette série.
Bref, la même série avec un rythme de 12 épisodes par saison, avec un peu moins de déchets dans les trames scenaristiques lancées puis abandonnées aurait été un bijou, une oeuvre rare.
En résumé:
Je ne saurais que vous conseiller de regarder cette série brillante. C’est un puzzle vicieux et insolvable mais dont toutes les règles de construction sont données, un délire de scenaristes psychédéliques et philosophes appliquée aux règles d’une série télévisée grand public. Règles tellement assumés qu’elles ont été sublimées pour l’occasion en mythologie .
Peu de chances qu’ils lisent ces lignes un jour, mais j’adresse ma révérence la plus respectueuse à JJ Abrahms, Carlton Cuse et Damon Lindelof, pour ce tour de magie qu’ils ont réalisé. Evidement qu’il y avait un truc !
Lien: l’interview en anglais que les auteurs ont accordé la veille du final. Si vous êtes assez malades pour avoir trouvé intéressante ma chronique, vous trouverez ce lien encore plus intéressant ! )
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